SOPHIE MENUET

MENUET DANS LES PLIS

Sophie Braganti 2015 et 2019

Dentelle de verre.
Corset-boutis, Bavoir, Bijoux-bonnet, Culotte-pâtisson, Chausse-pointe, Glisse-main, Soutien-gorge. 
Torsé-fleur.
Pièce-armure, Corpspiqués, Macagoulamoi.
Tout une liste-poème.
Il est toujours simpliste de dire que c’est un univers féminin et que les femmes parlent aux femmes, comme il arrive d’entendre encore qu’il y a une littérature d’hommes et une de femmes qui elle, ne parlerait seulement qu’aux femmes des hommes et des femmes. Sophie Menuet se déshabille et se revêt d’univers intimes, de tendresse, de souvenirs redessinés, de tissus déterrés comme neufs, de matériaux composites, de simulacre et de dérision. Ses filiations sont digérées. 
Son atelier serait comme l’arrière-boutique d’un collectionneur itinérant, revenu de chines qui mettrait à jour ce qu’il aurait sauvé d’un monde en faillite et qui tiendrait sous une cloche à fromages. Un univers sur mesure et fantaisiste. Cousu en bâti de fil noir. Détourne des parures et des bijoux de famille.
Chaque élément, chaque matière capte la lumière et son revers, incite au toucher, à l’élégance du geste. Un zeste de précieux. Mais cette attirance tactile crée un malaise. La douceur se pose comme le regard sur un corps malmené, handicapé, en voie de cicatrisation et de transformation. Si une pièce tente un penchant érotique, il verse du côté du boiteux et de la fantasmagorie. Son assise devient bancale. L’art n’est pas une armure.

Dans chacune de ses propositions (dessins, sculptures, vidéos, objets, vêtements, photographies, installations) il y a un basculement de l’invasif à la disparition jusqu’à la superposition et l’empilement, une dérive de la délicatesse à la torsion/tension. On dit bien que les circonvolutions du cerveau abritent des strates (boutis : broderie au piqué ! Bouter c’est pousser). Les présences sont en partance, les identités gommées pour s’immobiliser dans des gouaches, flaques d’encre comme la seiche qui s’enfuit derrière son nuage. Personnages sans âge venus du monde animal ou de la machine.
Il lui arrive de mettre des yeux sur les murs ( les yeux ont des oreilles !) : sur nos yeux, elle pose des lentilles et un voile de dentelle. Des bulles de verre à facettes nous observent et notre regard peut y pénétrer sans s’y laisser enfermer. 
Elle révèle en cachant et vice-versa. Plusieurs facettes de notre mémoire s’offrent en extrapolation. L’habillage va de pair avec le déshabillage. Panoplie sans poupon ni poupée. Monstres.

Des bourrelets s’appliquent à faire surgir le dessin. Le corps est capté et modelé avec ce barbelé torsé fleursajouré qui laisse passer les infiltrations du printemps. La trame n’est plus drame, les fleurs ne sont plus végétales. C’est un jeu d’enfant amovible. Une chrysalide.
Tout s’adresse aux frissons du plaisir ou du dégoût. Battements de paupières, chair de poule, cloques, plissement, rides, tension des muscles, coloration de la peau et texture, flottement des duvets : abandon, flagrant-délit de l’incarnation. Décoloration. Transparence. Nervures. Ce qui se dresse dans le bien-être s’effondre dans la fragilité d’être aux autres. 
Tout ce prêt-à-porter cloche. Quelque chose ne va pas et vacille. Tout devrait aller de soie. Comme vivre avec ses souvenirs et ses pensées décousues. 
Satan est de satin. 
Avec l’humour des bavoirs pour adultes ou de Macagoulamoi, il y a les humeurs et la peur. Il y a, dans la mise à jour des corps censurés et l’affirmation d’un langage plastique prolixe d’aujourd’hui, une force créatrice assumée où la beauté du plomb et de la plume serait le ciment. Plomb et plume réconciliés. Dans le travail de Sophie Menuet, l’étrangeté est curieuse : on se sent bien avec ce qui va mal.

TARTAROVAL
Sous le règne de Cupidindon je faisais mes ablutions dans un bain quotidien de lubricité cocktail à ma disposition d’essences de plantes aphrodisiaques sels poudres pierres tonifiantes hydrolats de fleurs adoucissantes fraîchement cueillies soudain je ne sais pas comment c’est arrivé mais je me souviens d’un jeune androgyne ses mains me massant la nuque un eunuque peut-être à l’époque je ne quittais jamais ma couronne pas même pour dormir je la gardais sur la tête en toutes circonstances depuis le premier jour où je fus sacré chef des Tartarins peuple nomade de la tribu Cannibalos l’eunuque me triturait tant les cervicales que peu à peu ma couronne s’est mise à proliférer en vrilles cercles concentriques sculpture-collier enserrant mon visage avec des sortes de lianes rouges ou longs vers sanguinolents ne laissant apparaître que l’érection de mon nez comme si ma face devait effacer l’activité de mes fesses en ce mois de floréal
 
CHAPKAROVNA

Cascade de larmes pirates fils cousus à mes cils parure gouttes chair enchâssées dans l’acier ces larmes-là précieuses armes fatales quand je ferme les yeux ça tue ça envoie missiles longue portée lacrymogènes crinière gonfle au vent recouvre nudité quand l’hiver rhabille l’été blizzard sèche visage hiératique tout de go je fonce sur mon destrier lancé à toute berzingue à l’attaque à l’assaut sans lasso dans la steppe feu je conduis step by step mon armée de ronces vers l’aventure qui n’a pas de nom ni de destination comme le premier homme vers le premier lieu non-dit je m’élance sans craindre les pleurs harnachés ce sont des prisonniers mes pleurs de pacotille j’en tiens les rênes sans craindre les flèches du givre je m’élance le matin après la nuit polaire son étoile les lointains
 
NAJA CONDA III

Fille d’un Naja naja et d’un anaconda je peux sortir de mon Rajasthan natal seulement la nuit dès les brumes crépusculaires car de jour ma cécité me terre dans mon blanc palais orné de tentures brodées de scènes épiques de tapis tissés de fils d’or et de fumées opiacées j’ai le double pouvoir de protéger le Bouddha contre les démons et de charmer qui me plaît je ne peux voir rien ni personne pas même moi je ne veux pas utiliser mon venin neurotoxique logé sous ma langue ma coiffe montre un lorgnon qui fait illusion un jour de cérémonie mysticotantrique j’ai menti à mon père sur le nom de mon prétendant alors se plaignant au Maharadjah celui-ci me jeta un sort si je ne me tais pas en présence d’hommes mes propres anneaux enserrent ma gorge et je m’étouffe alors je laisse agir mon charme au son de la flûte puis je retourne dans mon panier doré où je réfléchis à la prochaine sortie
Semblance 2014-2018
Série, Tirage digigraphique, papier Epson, nano céramique, Impression Marius Bar 1/3
70×50 cm
PROLIFEROX
 
Quand on m’a capturé au troisième millénaire avant Janus-Claudicus IV pour me voler mes geôliers étant des barbares toujours plus redoutables dans la glauque cellule ouverte à tous les vents mes poumons se sont emplis d’air glacé et je suis tombé malade à force d’éternuer du soir au matin ils ne pouvaient plus dormir il paraît que je ronflais beaucoup aussi alors avec une pince-ciseaux ils m’ont bouché le nez et les poignées pour les doigts obturaient ma bouche je ne pouvais plus appeler à l’aide me défendre du coup tout ce que j’ai gardé sous scellés a produit d’énormes bubons noirs se sont mis à enfler autour et sur ma tête à bouillonner bave volcanique irrépressible au point que lorsqu’ils ont ouvert la porte pour me donner ma pitance à la fin de ma pénitence des bulles de liberté se sont mises à parler giclaient personne ne pouvait rien contrôler rien faire d’autre que lire les bulles de mon testament qui disait juste tentative tentation apporter au monde dont j’avais une très vague idée quelques améliorations dont j’avais une très vague idée
  • Treize minuscules histoires extraordinaires, fictions Sophie Braganti, photographies Semblance de Sophie Menuet, 15 tirés à part, éditions Bellodorso 2015


Croix rouges
 2014
Blouse et tablier, toile de coton beige, fils de coton rouge, fils de métal, vitrines, 40x40x170 cm

                                                         POINT DE CROIX

En rang d’oignons 18 millions de croix. Croix de bois croix de fer rouges les croix. Garde à vous. Rompez. Les lignes bougent. Ici est le champ d’action. Champ des batailles.  L’œuvre rouvre les plaies. Met à jour les cicatrices. Creuse. Cartographies absurdes. Absurdes territoires. Terres exhument ses fils à coudre. Galeries bouchées. Pas d’issu de secours. Entendez-vous les sirènes. Tous aux abris. Boucherie. Dans le vif. Trancher. Viande étalée fange hachis. Fumée. Tablier sang essuie-mains. Tablier bouclier contre les taches. Points de suture. Gicle le sang. Les veines en réseau tissent une toile. Planter l’aiguille. Artères bouchées. Ligatures. Araignée de la mémoire. On n’en vient pas à bout. Mare à boue. Bout de ficelle. Cheval sans selle. Viande de cheval. Rats. Morsures. Vermine. Gale. Teigne. Poux. En joue. Les cheveux. La barbe dure. Barbelés. Poil dru. Boue. Trou. Cru. Pleut.
Tous bouchers. Tous chirurgiens. On ouvre. On ferme. On arrache. On recoud. Peut-être juste on raccommode. L’acier à un cœur. Le cœur est d’acier. 
La peau les plis. De se coucher sur la peur on se froisse. Nous marchons dans les traces de quelques dates. 14-18. Toute une histoire pour quelques lignes. Démarcations. Frontières chiffons. Des piquets. Des piqués. Pointillés de chair à canon. Se faire blouser. Ecrue la blouse. Ecru le tablier. Ceux qui soignent. Celles qui réparent. Au commencement tout était blanc dans le chaos. Leurs mains propres avec le rouge la terre. 
Sophie Menuet ne fait pas de bruit dans le bruit des cris. La blouse et le tablier viennent de se réveiller. Ils s’étirent hors sol. Ils sortent du tiroir de la commode. Inspirer l’air de maintenant et d’ici. Pliage délicat. Les petites mains. Ils ne sentent ni la lavande, ni la naphtaline. Brancards à la chaîne. L’art le poste de secours. 
Oreilles blasées sourdes au silence. Encore un peu de nœuds dans l’estomac. Encore un peu de nous suspendus à un fil de rompre. De se détacher. La toile épouse le corps de l’autre. Le geste un mouvement. La bouche que la boue avale. Lèche les plaies. Ecce homo. Mais avant a-t-on seulement vu le goût du sang.

Sophie Braganti, in catalogue de l’exposition Il n’y à guèr(r)e plus de cent ans, Pôle culturel des Comtes de Provence, éditions Plaine Page, Brignoles 2014

Et aussi…
Pour en découdre avec la mémoire, images de Sophie Menuet, éd. Musée de l’Emperi, 2005