FLORENCE GUILLEMOT

Traits très légères sortie de lignes 3

TRESSER DES MOTS

par Sophie Braganti

Florence Guillemot se distingue par la profusion des possibles qu’elle tresse, tisse, tord dans dessins, des installations, des objets, avec de la poussière ou des cheveux, des poids, des cadres et parfois des feuilles, des nasses et des robinets qui croisent des fictions comme un conte sur fond de légende. Ces métaphores laconiques déroulées sous la forme d’exercices de style, un peu comme des listes tirées de notre quotidien sont en prise directe avec nos gestes, nos contradictions, nos menus désordres et maladresses qui semblent disparaître dans leur nombre et leur temps, et faire de nous des sortes de contorsionnistes de nos existences. 

De même elle fait d’un poids en fonte son bouc émissaire et lui fait jouer des rôles dans une série de vidéos comme à une marionnette. Parfois bichonné, parfois maltraité, ce poids semble humanisé. Ces Petits arrangements avec poids* nous dérangent. Parviendrait-elle à le faire parler ? Penser ? Il vit ce que nous vivons détourné de sa fonction première. Il se retrouve dans des lieux ou associé à des objets des plus inattendus souvent issus de la vie quotidienne. Ce poids-là fut-il boulet peut devenir léger sourire grinçant, et se retrouver dans plusieurs déclinaisons, combinaisons, situations. Les vidéos Dérangements avec cadre suggèrent des saynètes où la maladresse décalée du personnage FG confère au comique une empathie où chacun se projette. Le personnage se met en scène et convoque le spectateur à participer à un guet-apens. Si le personnage rappelle ceux du burlesque et du mime, la pièce qui se joue devant nous se nourrit de la dérision et de l’absurde. 
La simplicité des séries de dessins déconcerte. Des traits de cheveux sont utilisés presque comme des tracés au crayon et des points de couture trouent le papier de noir. La finesse du trait s’engage dans des suites de dessins abstraits ou figuratifs. Tout se tend entre des lignes droites contrôlées et des fractures ou des écarts. Les cheveux offrent au graphisme des échappées borderline. Des sorties de route.  Des échappées belles dans cet ensemble de Traits, très légères sorties de lignes. On admire tant de délicatesse et de finesse dans le champ minimaliste et austère qui est le sien.

Non sans humour Florence Guillemot maltraite les champs de l’art comme des jeux de mots qu’elle convertit en pichenettes et douces provocations. Des expressions de la langue qu’elle tire et met en action, en scène procède à une distorsion du sens : « donner du poids » à des choses ou à des paroles, « tirer quelque chose par les cheveux », « couper les cheveux en quatre », « sortir du cadre », « un cadre dynamique », sont prises au pied de la lettre. Sens propre et figuré sont mis à rude épreuve, créant ainsi une fonction stimulante et dynamique. La main dessine ou réhabilite notre fragilité qui soudain se fige comme l’écriture d’une page à tourner. Prenant finalement en apparence tout au pied de la lettre et au premier degré, on peut dire sans risque que l’artiste nous pousse au pied du mur.
Vacille alors un univers qui à peine apprivoisé se décoiffe pour une ligne qu’un souffle ébouriffe.

Texte pour l’exposition Conciergerie Gounod, 22 rue Gounod à Nice, du 24 au 31 janvier 2019. Petits arrangements avec poids ou petites histoires tirées par les cheveux. 

«  petits arrangements avec poids » 

« petits dérangements avec cadre s « 

«  sur le fil avec poids »

«  dessins à poids » 

MOTUS ET MOTS TUS

Drôle d’abécédaire que celui qui constitue cet ensemble d’enveloppes déclinées de la façon suivante avec plus d’un cheveu sur la langue :

1- Les enveloppes de la série Motus contiennent des textes écrits par Sophie Braganti et que Florence Guillemot a totalement cousus avec les lettres de Motus, de sorte que la lecture du texte (et pas de la lettre) peut se décider en déchirant l’enveloppe ou bien se deviner par transparence, conservant alors l’enveloppe intacte.  Mais encore, ces textes peuvent demeurer secrets dans leur prison d’ombre et de papier. Les six textes avec les six enveloppes sont réunis dans un emboîtage réalisé et cousu par Florence Guillemot formant ainsi 15 exemplaires d’œuvres originales.Cette édition limitée, numérotée à 15 exemplaires est signée par les auteurs. 

2- Les enveloppes individuelles de Mots tus de Florence Guillemot, cousues à vide avec des points de couture aléatoire, comme dessinés, semblent confirmer le silence d’un secret ou bien, une parole qui fait défaut. Elles résistent à l’ouverture qui appelle la déchirure, l’arrachement mais comme elle le dit, elles ne sont pas faites pour être ouvertes.