CHIARA MULAS

Des masques

Chiara Mulas a pris racine dans un village sarde et dans la poésie. Elle chemine avec ses pieds. Performeuse-sorcière, vidéaste-poupée, plasticienne-magicienne, photographe-fée, elle a une façon bien à elle de crier tout en dedans sa colère et ses engagements socio-politiques. Douceur et lenteur sont les composantes affirmées de sa rage qui trouve un rythme de composition tranquille. Elle redessine un langage propre à l’oracle, à la prophétie, à la contestation qui se fondent avec/dans les espaces d’intervention : places publiques, églises, paysages, galeries, lieux institutionnels… Couturière et monteuse de sa mise en scène, elle associe des objets de récupération issus des brocantes, de chines ou de nos déchets puis les détourne sans les transformer. Les objets l’habillent et elle les réhabilite, les habite.

La place du corps est hiératique. Mais c’est bien d’un corps de femme dont il est question : organique, fragile et puissant. A travers lui, il y a toutes les femmes. De celle(s) du Cantiques des cantiques aux héroïnes grecques, de la femme mythologique à la femme archaïque, de la femme surréaliste à la femme féministe, de la femme battue à la femme révolutionnaire, la reine et la sorcière, la fillette et la madre, la chamane et l’ethnologue,  la madone et la putain. Le corps dans des robes sagement élégantes. Le corps qui fait danser des roses endiablées.

Evoluant au gré de ses problématiques factuelles ou philosophiques, le corps protéiforme de Chiara Mulas, bergère-intellectuelle, est envoûtement.

Accompagnant régulièrement le poète Serge Pey dans ses lectures publiques, elle offre une présence lumineuse et retenue, tragique et humoriste-ironique, pacifiste et guerrière, discrète et furieuse remettant l’oxymore au rang d’une arme imparable et d’une force de frappe. La danse est une transe.

Chiara Mulas est beauté. Elle pratique la beauté. Elle la rehausse, la revisite, lui tord le bras et le cou sur le lit des monstruosités d’une partie du monde, capitaliste et libéral dont l’oppression et la domination sont les seuls projets de vie et de mort.

De mort, il est en toujours question comme dans cette série de non-masques quotidiens qu’elle a réalisés durant le confinement orchestré, face au COVID 19. Pas un jour sans un masque. Tous émanant des registres de l’autoportrait proposent ou un maquillage ou une coiffe, une parure ou une installation de sa propre tête, avec une variété de propositions très ample. C’est avec une expressivité non feinte et parfois volontairement forcée, qu’elle nous extirpe (j’allais dire : « extripe ») du carcan de la peur politiquement correcte programmée. Chiara réagit à des peurs plus insidieuses et moins caractérisées. Celles que nous nous créons et dont nous sommes victimes. Allusions à des poètes ou à des figures emblématiques révolutionnaires ou victimes de dictatures, ses masques réactivent notre mémoire avec ceux qui ont jalonné notre histoire collective. Ils sont des hommages, des ex-voto, des carnavals.

Sa créativité jour après jour explose les frontières et les barrières. Ses champs d’investigations sont inépuisables. Et là, si tout est mesures, c’est au service de la liberté.

Une bonne introduction ici dans le site du Marché de la poésie http://www.marche-poesie.com/chiara-mulas-2/

Sophie Braganti 2020

Chiara Mulas, Claudie Lenzi, Frédérique Nalbandian, Sophie Menuet, Hélène Matte Sophie Braganti in Le catalogue Les savonnières, galerie Salle des Machines, Toulon, éditions Plaine Page, Les Eauditives 2017 http://www.plainepage.com/images/2017/eauditives2017.pdf