FRANCK SAÏSSI

VOYAGE DANS LA NUIT SANS BOUT

Dans la rue, ça grouille, j’attends qu’une porte s’ouvre à l’heure dite et c’est un bruit de rideau métallique qui se lève. C’est le matin mais la nuit n’a pas dit son dernier trait. La nuit peut-être ne s’est pas interrompue. La nuit se cache.

Sortir après être entrée dans une expérience est une expérience. Dans l’atelier sans charme particulier, on y entre de plain-pied comme jeté dedans. Sans transition. Très vite, les décompositions articulées du réel de Franck Saïssi hantent les heures du jour. L’univers balance d’emblée les scories d’une cosmogonie fantastique. Le fils de Brueghel ou le descendant de Goya ou le neveu de Kafka ou encore, le descendant de Poe jongle avec des données surréalistes. L’encre et le fusain poussent les noirs d’une représentation transfigurée dans des histoires souvent combinées aux histoires imprimées sur des papiers de récupération. Partitions, livres, planches, carnets maritimes offrent un vocabulaire à l’imaginaire cauchemardesque de Frank Saïssi qui sans limite, combine les formes et les références. De nombreux voyages désossent nos frontières. 

Tel un bestiaire monstrueux, les animaux comme les chiens de Gregory Forstner sont des portraits déguisés ou des mises en scènes de pantomimes. En lumière dans les champs les plus obscurs de la noirceur qui révèle en absence les couleurs, des attitudes, des comportements rappellent les fables d’Esope. Elles insinuent les faiblesses, les fragilités et les travers des humains, de manière outrancière et sarcastique. Le ridicule ne tue pas. Les végétaux fantasques, les équivoques, les intérieurs aux architectures inquiétantes et vacillantes un peu à la manière des gravures d’Escher, déclinent des images hybrides où l’œil chemine et tremble. Pas seulement. Il envisage un voyage intérieur et dehors. L’intérieur et l’extérieur s’interpénètrent, renouvelant ainsi nos perceptions du réel. La richesse des infinis qui nourrissent le monde de Saïssi, en font presque un rat d’atelier comme on dit « de bibliothèque ». L’artiste converse avec ses éléments, ses personnages, ses paysages et nous les livre. 

Comme dans un vertige l’épaisseur du trait, la profondeur des noirs ouvrent des perspectives à des cris qui relèvent plus de la poésie, ses stridulations, ses compositions, ses possibles, que de la recherche d’une vérité. Foisonnant de propositions à tiroirs, les dessins parfois présentent un objet, un seul. Les pattes-griffes d’une poule sur une page d’un livre indien comme des mains coupées bougent encore. Une autre page et des maquereaux se superposent et s’entassent, certains bouches ouvertes, comme pour illustrer ce mot « chant » imprimé sur la page. Il arrive que l’image réponde au texte. Nature morte en cours. La mort serait-elle ici une farce ? Une promesse d’avenir tangible sur laquelle bâtir quelques projets ?

La même folie avec ses élaborations et ses échafaudages, on la retrouve presque rassurante dans ses peintures à l’huile ou à l’acrylique. De solides constructions, une précision qui adopte et adapte le contrôle de chaque geste, confèrent une assise aux paysages urbains dans le déclin. A l’instar des dessins tous figuratifs, on note des compositions plus ou moins académiques. Mais ce serait lamentablement les réduire car elles ne sont pas seulement le fruit de la culture d’une lignée classique assumée. Les émanations des fresques de Saïssi, sa comédie humaine, sa touche dantesque s’ouvrent sur le monde contemporain et affirment une voix réellement atypique, puissante et convaincante. Le trait est ferme et furieux. Les plans déstructurés. Tout lui sert à tout. La quotidienneté, les agitations et les tribulations géopolitiques comme les guerres, la science, le corps humain, l’industrie et ses sites en (re)devenir…

L’innommable est habité. Les créatures ancrent un pied dans la caricature d’une partie de chacun d’entre nous. Lieux abandonnés, désaffectés reprennent vie sous l’effervescence d’une agitation nocturne et de mouvements intempestifs. Le cadre semble posé, paisible et silencieux, mais les couleurs d’un autre temps nyctalope, des gris et des ocres, des bleus évoquent une mémoire qui s’invente. La virtuosité du dessin approche le surnaturel. Les peurs nous sont presque familières. Il y a de la jubilation enragée.

J’ai identifié un paysage. Un tableau de l’une de « mes » rues. J’y reconnais la maison bourgeoise baroquisée, décatie et chancelante prise dans la végétation hirsute. Un immense théâtre et des jeux de rôle. Des scènes dans la scène. La rue est un torrent où une embarcation dérive en passant devant l’abribus. Le sens interdit se fond dans l’arbre personnifié. La vieille dame sur son balcon chasse les pigeons à l’aide de cannes posées contre gouttière et façade. La lumière est glauque alors que le couchant flamboyant annonce dans un coin au fond, une catastrophe. Squelettes et badauds animent les trottoirs. L’anarchie des décalages est une construction aux assises solides d’un monde instable. L’œuvre monde de Franck Saïssi lâche seule ses cavaliers. Il y développe un festin, celui de dessiner/peindre, pas si loin de James Ensor mais plus encore, sa propre encyclopédie. Si les a priori des diktats d’un certain regard sur l’art tombent, il est alors facile d’embarquer. 

Du noir, même pas peur.

La rue des morts, huile sur toile 130 cm x 150 cm, 2021

Sophie Braganti

mai 2021

Franck Saïssi est né en 1975 à Grenoble. Travaille à Nice.

NB : tous les formats de toutes les pièces sont consultables sur le site de F.Saïssi

Le site de Franck Saïssi

http://www.francksaissi.com

Entretien avec Franck Saïssi à la Villa Cameline/Maison abandonnée. Exposition Lost, mars2021