PATRICK LANNEAU

PEINTRE DU VERTIGE

Je peins donc je suis

Patrick Lanneau est heureux de peindre, dโ€™accumuler des ล“uvres (ce qui nโ€™arrivait pas avant), de nโ€™avoir ni pression, ni contrainte. Il jouit de cette libertรฉ de produire, de dรฉtruire, de refaire surface dโ€™une toile, la grattant ou la caressant dans le sens du poil, de la laisser tomber, de revenir et de ne rien attendre dโ€™autre que de lui-mรชme et de la toile.
Dans son atelier, arrimรฉe ร  des gestes quotidiens, la peinture, telle quโ€™on lโ€™a connue et reconnue est lร , en cours de sรฉchage, en cours de route alternant prรฉsences et absences. On la trouve, dans la persรฉvรฉrance dโ€™un contrat ร  long terme avec lui-mรชme et dans un immuable renouvellement, imposante et patiente. Retournรฉes pile ou face contre les murs, on dรฉcouvre les derniรจres recherches dans lโ€™odeur de la tรฉrรฉbenthine. Les travaux du moment montrent combien le travail du peintre cherche le langage de son propre mouvement, ร  la fois multidirectionnel, tiraillรฉ par des forces antagonistes mais surtout, une รฉnergie jamais รฉdulcorรฉe ou ternie. 
La couleur joue des coudes, des coudรฉes franches, sโ€™รฉtonne encore de proposer des espaces possibles et de ne pas sโ€™รฉteindre dans une compote pรฉrimรฉe. La touche est une force de frappe, entre simplicitรฉ enfantine proche du barbouillage et amรฉnagement savant des tons et des fluiditรฉs superposรฉes. Tant pis รฉcrivait Alin Avila[1]. Elle vous rรฉveillera, cette peinture. Ni hรขtive ni hurlante, elle sonne haut. Gare aux regards timorรฉs. Ces signes simples, ces couleurs pures ne nous conduisent quโ€™ร  la mรฉmoire dโ€™eux-mรชmes enfouie en nous. La gรชne que produit lโ€™ล“uvre de Patrick Lanneau tient ร  ce que sans dรฉtour, il va, sans souci du goรปt, au centre brรปlant de la peinture. Un lieu oรน la couleur et le signe ne sont pas faits pour les dรฉlices de lโ€™ล“il, mais simplement lโ€™endroit oรน lร -bas sโ€™apprรฉhende irrationnellement la part maudite qui nous fonde. Et cette part est donnรฉe en partage ร  qui veut bien en accepter lโ€™aveuglement.

Matiรจres et matรฉriaux

Depuis, la peinture a perdu en matiรจre. Elle se concentre, cible une charge essentielle qui demeure quand tout sโ€™efface. En mรชme temps les surfaces colorรฉes diffusent un rayonnement qui balaye les lumiรจres au-delร  du chรขssis, plus solides encore dans une sorte de fragile force. 
Dรจs les premiers ordinateurs, dรจs les premiรจres palettes graphiques, (ses galeries de lโ€™รฉpoque nโ€™osaient pas soutenir ou miser sur ses tirages numรฉriques. Pas plus dโ€™adhรฉsion ร  ses idรฉes de peintures animรฉes sur des รฉcrans muraux en 1990). Dรจs lors, il exรฉcute une quantitรฉ invraisemblable de croquis, des dessins numรฉriques (sur Iphone en 2008 et sur Ipad en 2010), de travaux prรฉparatoires avec des dessins aux crayons, aux feutres, des photographies, des dรฉcoupages, des collages, des vidรฉos. Ni dedans, ni dehors, Vert, La racine des branches, sont des vidรฉos qui nโ€™hรฉsitent pas ร  nous installer dans ce temps qui est le sien, mรฉditatif et proche de la transe, de la lente ascension et du mouvement perpรฉtuel. Dans les films, des intrusions de dessins tรฉlescopent lโ€™image en mouvement, les photographies sโ€™invitent dans le tracรฉ du film, les effets sont au niveau dโ€™un jeu de passe-passe entre le rรฉel et lโ€™imaginaire. Les possibilitรฉs de la palette proposent des dรฉveloppements intarissables de son univers et rรฉvรจlent cet appรฉtit insatiable de peindre qui est le sien. Des images surgissent comme un ruisseau sous la mousse. La nature est aussi inquiรฉtante quโ€™apaisante. Les portraits de personne chuchotent ร  tous des sons assourdissants. Quelque chose menace dans lโ€™apparente tranquillitรฉ. On a peur dโ€™un vertige et de lโ€™impuissance ร  ne pas pouvoir embrasser le monde dans le temps qui nous est donnรฉ.
Dans les interstices, le peintre est ร  lโ€™affรปt des derniers papiers sortis, des crayons et des outils, des plus rudimentaires aux plus sophistiquรฉs. Des maquettes avec des leds et des petits moteurs rรฉcupรฉrรฉs sont parsemรฉs dans les diffรฉrentes piรจces de lโ€™atelier, des personnages de ses bandes dessinรฉes conversent sur les รฉtagรจres. Des carnets de dessins rivalisent avec les livres dโ€™artiste. Un air de libertรฉ souffle sur sa fantaisie ; il vaque ainsi par allers et retours vers un travail ou un autre et nโ€™hรฉsite pas ร  passer la marche arriรจre pour reprendre des formes et des matiรจres qui le soulรจvent et le dรฉplacent ailleurs.
Il y a dans des รฉlรฉments, mais il parle รฉgalement de signes, posรฉs dans la toile qui semblent donner les moyens de vรฉrifier lโ€™apesanteur et le dรฉplacement. Ils sont des portes dโ€™entrรฉe pour le regard qui se balade dโ€™un point ร  lโ€™autre de la toile. Ils ne sont pas des symboles mais les outils qui donnent un liant et un lien ร  chacun dโ€™entre eux avec chaque touche de couleur. Ponts, passerelles, portiques, ils sont revenus aprรจs une pรฉriode dโ€™effacement et de suppression, comme dans les tableaux rassemblรฉs dans lโ€™exposition de la Galerie de la Marine ร  Nice, Der Wanderer ou lโ€™รฉloge de la promenade, en 2003. Avec le portique, on entre ou on sort dans la toile. Avec le palmier, on caresse le ciel. Avec le nuage, on vole. Les panneaux signalรฉtiques dirigent le spectateur.
Par couches ou strates, ils vont chercher la lumiรจre en indiquant le ciel. La lumiรจre, prรฉsente รฉgalement par le subterfuge des ampoules. Contrairement ร  ce que dit Ben, son premier collectionneur, il nโ€™est pas le peintre du jaune et du bleu. Pas seulement. Toutes les couleurs sont ร  table. Inรฉpuisables couleurs dont nous sommes imprรฉgnรฉs, parfois jusquโ€™ร  lโ€™รฉblouissement, dโ€™autres fois jusquโ€™ร  lโ€™oppression que causent le effets de leurs pรฉrilleuses associations. 

Le temps et le paysage

Pour cet incontournable coloriste, la notion de temps et de durรฉe imbriquรฉes, restent indispensables pour approcher ce travail. Il faut du temps. Ce que nous ne nous accordons plus, pour dรฉceler le travail des couches de couleurs, leur interaction, leur alchimie, et les sensations quโ€™elles nous procurent. La peinture est silencieuse comme lโ€™homme, mais parfois elle crie, sans รชtre criarde. Les couleurs et les formes nous insufflent plus de choses quโ€™elle ne nous en racontent. Nous ne pouvons demander ร  cette peinture plus de sens que nous en demandons en รฉcoutant Ligeti, la voix de Cรฉcilia Bartoli, les sons dโ€™Underworld ou les rythmes dโ€™Art Blakey qui lโ€™accompagnent. La richesse et la gรฉnรฉrositรฉ des possibles nous sont livrรฉes comme si lโ€™utopie de la libertรฉ pouvait encore aujourdโ€™hui รชtre seule maรฎtresse de nos vies. Lโ€™utopie selon Thรฉodore Monod, est simplement ce qui nโ€™a pas encore รฉtรฉ essayรฉ.
Le paysage est ร  prendre au pluriel. Sโ€™il y a bien des rochers dans une toile, des palmiers dans une autre ou des sapins et plus loin des barriรจres, ne subsistent dโ€™elles que les piquets, des traits qui ouvrent des horizons avec une architecture. Ou encore des pyramides. Mais peut-on dire quโ€™un rocher fait un paysage ? Et quโ€™une pyramide cโ€™est lโ€™Egypte ? Quโ€™un triangle est une pyramide รฉgyptienne ? Quโ€™une spirale un cyclone ? Et les รฉclairs alors ? 

Tondo, Exposition au CIAC Carros

Comme un abรฉcรฉdaire

Pour celui qui rรชve de manipuler les mathรฉmatiques et les figures gรฉomรฉtriques les formes participent du mouvement et des lignes que trace la lumiรจre. David Hockney, le peintre avec lequel Lanneau se trouve le plus dโ€™affinitรฉs, รฉvoque les Chinois qui disent que pour dessiner, il suffit de lโ€™oeil, du cล“ur et de la main. Les tondos des annรฉes 2010, peintures de forme ovale chรจres ร  la Renaissance, renoncent ร  la verticalitรฉ et dessinent des espaces nouveaux. Dans les tableaux des annรฉes 80 les lettres de lโ€™alphabet รฉcrivent une langue graphique.
Si les รฉtoiles revisitรฉes ne nous parlent pas seulement de la nuit mais dโ€™une autre lumiรจre, la peinture de Patrick Lanneau ne sโ€™arrรชte pas ร  lโ€™approche dโ€™un paysage hallucinรฉ. Ses univers nous parlent dโ€™immensitรฉs que nous ne connaissons pas et qui participent dโ€™une vibration ou dโ€™une palpitation organique. Les champs de la peinture sโ€™affirment encore comme un vaste territoire dโ€™explorations. De mondes intรฉrieurs de lโ€™humain dans le monde palpable imbriquรฉ dans le cosmos avec les danses de ses planรจtes. A travers la peinture il semble vivre son rรชve dโ€™aviateur. Ce quโ€™un vol dessine comme tracรฉs, courbes et lignes ou bien, les dessins de ses rรชves oรน il se voit voler dans lโ€™atelier et dans lโ€™infini. Je ne crois pas ร  la beautรฉ en peinture. Il nโ€™y a que des peintres avec leur force, leur conscience. Ce qui est beau, cโ€™est lโ€™eau, le ciel, les yeux des gens. Lorsque je termine une toile, cโ€™est que jโ€™ai conscience de lโ€™ampleur des forces que je suis en train de manier. Jโ€™ai lโ€™impression de libรฉrer un tableau, de le laisser exister seul[2].
Electron libre et cavalier seul, Il ne sโ€™est jamais inquiรฉtรฉ des guerres de chapelles et des conventions fraรฎchement sorties des รฉcoles dโ€™art, brandies comme les flambeaux dโ€™avant-gardes dรฉjร  pรฉrimรฉes ร  peine nรฉes et de combats de critiques dรฉjร  perdus dans une ringardisation sournoise.
On pense aux maรฎtres de la couleur du 19รจme. Pourquoi les oublierions-nous ? Si son ล“uvre ne se situe ni dans lโ€™abstraction, ni dans la figuration, cโ€™est quโ€™il nโ€™est pas nรฉcessaire de cloisonner un travail qui relรจve de lโ€™oscillation et ne fige pas. Nous ne pouvons pas dire. Dans le prisme dโ€™une sorte de synesthรฉsie. La peinture est une affaire de sens, elle utilise le sens de la couleur ; je veux la dominer et finis par lui obรฉir. Je veux me contrรดler mais nโ€™รชtre jamais dรฉpendant de ce contrรดle. Jโ€™รฉcoute de la musique, je mets des couleurs, je place, je pense, je mโ€™absente, je voudrais รชtre dans le son, je nโ€™arrive pas ร  comprendre ce qui est son, ce qui est couleur. Je ne supporte pas le mot ยซ impossible ยป…Je vais comprendre. Je vais enfin รชtre la couleur[3]

Le sens รฉclate dans les sens. Quelquefois, lโ€™amplification semble chaotique, on titube, les perceptions entrent en collision. William Faulkner donne rรฉguliรจrement des exemples de ce qui devient une figure caractรฉrisรฉe. Les pages de Tandis que jโ€™agoniseoffrent des pรฉpites : ยซ Le soleil, depuis une heure au-dessus de lโ€™horizon, est posรฉ comme un ล“uf sanglant sur une crรชte de nuages dโ€™orage. La lumiรจre a pris une teinte cuivrรฉe : menaรงante ร  lโ€™ล“il, sulfureuse au nez, pleine dโ€™une odeur dโ€™รฉclairs ยป. Et les tableaux ? ยซ On dirait quโ€™ils nous touchent, non par le sens de la vision, mais comme le jet dโ€™une lance dโ€™arrosage, le jet au moment oรน il frappe, aussi dissociรฉ du tuyau que sโ€™il nโ€™en รฉtait jamais sorti ยป[4].

Par Sophie Braganti 2010 et 2019

[1]In Patrick Lanneau, Editions Ramsay, Alin Avila 1993
[2]Patrick Lanneau in Patrick Lanneau, Editions Ramsay, 1993
[3]Patrick Lanneau in Patrick Lanneau, Editions Ramsay, 1993
[4]William Faulker, Tandis que jโ€™agonise, Gallimard 1973


Huile sur toile – 150 CM / 150 CM – 2019

ORGANISER LE DESORDRE

http://www.documentsdartistes.org/artistes/lanneau/repro.html

Un film de Mathieu Thupinier : https://www.youtube.com/watch?v=XMlHvijp0bc

Un paysage, juste devant, un champ avec des fleurs, un lac qui รฉtincelle, il est tรดt, tout est calme.
Je vais peindre รงa.
Mais ร  gauche jโ€™entends du bruit, des sons de gens qui se parlent, des oiseaux aussi, des mouettes, elles me rappellent le port. A droite aussi, il y a du vent dans les bouleaux. Derriรจre je ne vois rien.
Un train arrive et klaxonne avant dโ€™entrer dans son tunnel, je me souviens dโ€™une sensation. Passรฉ le tunnel il doit y avoir une montagne ou un village, peut รชtre quโ€™il pleut lร  bas ?
Restons concentrรฉ.
Devant le lac jโ€™aperรงois des maisons avec des gens ร  lโ€™intรฉrieur et un terrain de foot, des adolescents jouent, sous mes pieds il y a plein de bestioles qui font leur travail, une guรชpe qui vient me piquer, jโ€™entends son moteur et au dessus de ma tรชte, les nuages blancs et gris qui filent trรจs vite et le soleil en haut qui me brรปle le crรขne et cette odeur de terre mouillรฉe voluptueuse aprรจs la pluie et ma tรชte pleine de bourdonnements, remplit de neurones qui sโ€™excitent les uns les autres et dans mon ventre, tous ces gargouillis parce que je nโ€™ai pas mangรฉ ce matin et dans mes poumons, tout cet air qui sent le printemps etโ€ฆ comment je vais peindre tout รงa moi ?
ร‡a devient difficile.
Je peindrai ce soir, entre mes quatre murs, comme dโ€™habitude.
Et si je nโ€™y arrive pas je tรฉlรฉphonerai ร  un ami, jโ€™รฉcouterai ses joies et ses peines tout en regardant la tรฉlรฉvision, la radio allumรฉe, je laisserai ma main gribouiller sur un papier dรฉjร  bien amochรฉ.
Rien de tel pour organiser le dรฉsordre, รงa marche ร  tous les coups.

Patrick lanneau 10 / 2015

Lire aussi : http://www.visuelimage.com/verso/verso_64/nalbandian/index.htm