DENIS GIBELIN

La rive comme réceptacle

Par quelques pas anodins sur le littoral méditerranéen, l’œil de Denis Gibelin va glaner des lignes et pécher des traits sur le rivage. Des rochers, il observe les mouvements de la mer jusqu’au relief accidenté. Il lève les yeux vers la roche et le ciel, balaye l’horizon comme un scanner. Il ne dissocie pas les éléments et en alchimiste éclairé, il nous en rapporte les retours d’expériences, compose avec.

Il va délaisser les couleurs, les ajouts de masses et de volumes, il va laisser de côté le naturalisme, il va laisser les bateaux, les sentiments, il va presque tout laisser. Ce qu’il va garder est à l’opposé du bâti aux éléments architecturaux bavards et décoratifs du baroque italien, dans lequel il va conforter et déposer ses apports et « confronter le pérenne à l’éphémère »1. Ce qu’il va rapporter c’est ce qu’il appelle ses « laisses de mer ». Une offrande naturelle qu’il va offrir à son tour et sur laquelle il agit le moins possible.

Le dessein de l’eau

Alors que la chapelle de La Providence résiste au(x) temps, parfois à coups de truelle, de ripolinisation et de croyances entretenues, que le travail de Denis Gibelin s’inscrit dans la durée, ses réalisations partent dans l’éphémère avec leurs matériaux dits « pauvres ». Il nous dresse une sorte d’état des lieux de la fragilité humaine comme avec des échos de l’état des eaux, douce et salée, capables de former des cristaux, capables de marquer un et plusieurs passages, puis de disparaître.

Ainsi va le trait de rive au gré des marées, des lunes, des saisons et de la météo. Il s’écrit avec le ressac, avec des vagues de houle et leurs dépôts de sel. Un continuum. Il n’y a rien à faire d’autre qu’à reproduire le contact entre les éléments. Se placer en témoin du témoin qu’est la roche. Faire bon usage du plat des mains et du poids du corps que le papier enregistre. Mais cette fois Denis Gibelin se frotte également à la plume car « c’est la plume qui le guide »2 et l’encre de Chine. Sur papier Japon qu’il « maltraite »3, il lève ses réticences passées à l’utilisation de ces matériaux. Le déchirement, le craquement, l’éclat des rochers, il les fixe n’en retenant que les ultimes contours, les fissures.

Eclairer les passages

A l’instar des artistes de l’abstraction géométrique, des conceptuels et des minimalistes ou du land art, ses interventions sur les objets de récoltes (particulièrement dans les pièces de ses précédents travaux) ou sur le papier, et sur le plexiglas ici, sont les plus discrètes possibles comme en retenue. Gestes de peu, matériaux de peu, il touche à la densité même du mot « œuvre » qui n’a pas le temps de s’installer dans le paysage de l’art contemporain. S’installent l’intention, la démarche, le chemin de Denis Gibelin. C’est là que l’artiste observe le sel grimper et s’accrocher au plexiglas, superposer des lignes blanches et créer des mouvements comme de délicats dessins de vagues. Le sel dessine. Nous assistons à cette lente transformation. Les matières travaillent dans l’hybridation du solide, du liquide et du gazeux.

Zone de l’horizon

Les passages, ceux qui forment des lignes, pourraient affirmer son langage plastique et graphique, sa marque de fabrique. Bien qu’il ne soit pas dans une systématisation, il fouille la superficie du sol et par extension la terre, la roche des falaises, pour en extraire la mémoire. Des terres africaines aux monts japonais, des sommets alpins aux franges littorales, tel un archéologue obsédé par l’archivage de la terre et des terres (et non pas des territoires) et tout ce qu’elles représentent comme richesses, il inventorie sans les classer, des traces et des empreintes. Acteur discret de la présence au monde, du partage des espaces et respectueux du topos, il repère les traces animales et humaines mais aussi, les traces des phénomènes naturels tels que passages des vents et des intempéries, de l’érosion et du soleil jusqu’aux dépôts de sel.

La structure qui ouvre la déambulation dans l’exposition, un assemblage de bois, est un clin d’œil à Mondrian. Marqué par les brisants de Saint-Malo, son brise-lame est structuré comme la célèbre peinture, avec des horizontales et des verticales. Les bois-stèles se campent pour briser les assauts de la mer. Comme des gardiens ce sont des veilleurs. L’œuvre est brute et radicale. L’horizon entre en confusions de lignes.

Les lignes de la glace

Dans un bac, un bloc de glace monolithique d’un mètre cube entame son processus de fonte sur un lit de sel. La sculpture du froid prend son temps pour lâcher les eaux. Dans la lenteur, une sorte de drame se déroule sous nos yeux, en silence. Au même moment les glaciers s’affaissent sous des températures élevées, incontrôlables. La banquise rétrécit, les eaux montent. Le parallèle s’opère naturellement. Que nous dit ce nouveau trait de rive dans la dérive des icebergs ? Peut-être qu’il faudrait tirer un trait sur ce qui s’appelle la disparition. La notre. Mais loin des interprétations et des discours qui figeraient sa démarche, il écrit des lignes en dessinant ce que le paysage dessine. Dans l’atelier des grands espaces.

Sophie Braganti

1 2 et 3 Propos de l’artiste

Pour en savoir plus sur Denis Gibelin voir son site et son film